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ALTERnative(s)

par Marie-Hélène Bourdier (militante FSU au Forum Social Mondial de Bamako en janvier 2006)

paru le mardi 29 août 2006

Qu’est-ce que cela appelle d’être si nombreux dans ces mouvements qu’on peut regrouper sous le vocable d’« Alters », Qu’est-ce que cela implique d’être des milliards à percevoir que le néolibéralisme ici et ce qu’on appelle « ajustement structurel » là-bas sont partie prenante de la même politique ? Que la précarité, la vulnérabilité de masse, l’exil violent et sous la contrainte, sont parallèles aux exigences d’un système qui se maintient en flexibilisant ceux qu’il exploite et en rejetant les autres ?

Après le Forum Social Mondial de Bamako, quelques éléments de la réalité de là-bas pour aider à appréhender l’ampleur et la complexité de la tâche.

Images :

à qu’il n’y a pas de tout à l’égout, pas de ramassage des ordures parce que pas de camion et pas d’argent pour les salaires à Bamako, est un savoir partagé ; voir un enfant manger une banane accroupi sur un tas d’immondices dans une rue-ornière ou les eaux sales stagnent ne vous permet plus de l’oublier.
à que les enfants maliens soient souvent en haillons et nu-pieds est une référence classique de notre culture générale ; les voir sur la manif’, s’emparer de la banderole multicolore du Mouvement de la paix où il est écrit « Mondialisons la Paix », avec des sourires géants et reprendre avec nous « paix, justice, égalité », ça ne s’oublie pas non plus.

Alors pourquoi et comment cette catastrophe humanitaire séculaire qui s’accélère ?
à depuis les premières expéditions des Européens vers le reste du monde, puis la colonisation, une sorte d’ordre économique s’est établi, suivi de son installation durable en idée dominante soit : la division internationale du travail qui vouait à tout jamais les pays dits du Sud à la seule fourniture de matières premières ou à la production de marchandises à faible valeur ajoutée...

Plus tard, dans les années 60-70, dans la période de la décolonisation, les grandes puissances connaissent des revers, en Algérie, au Viêt-nam, en Iran, au Nicaragua, ... et les profits du capital commencent à être moindres. Pour contrer cette tendance, un virage économique va être opéré avec : la chute accélérée des cours des matières premières et la hausse des taux d’intérêt. En Afrique, alors que l’O.U.A. tente de lancer le Plan Lagos (fruit de réflexions et de compétences africaines) qui cherche à promouvoir un développement régional, le G7, le FMI et la Banque Mondiale feront tout pour qu’il ne soit jamais mis en œuvre. A sa place, dès le début des années 1980, les pays dits endettés se voient imposer des « Programmes d’Ajustement Structurel » - les P.A.S. - présentés comme devant assainir l’économie des pays concernés, mais qui vont les laminer. En fait, ces programmes, mis en place par des organismes supranationaux donc, avaient et ont pour but, dès que des difficultés de remboursement apparaissent, de prendre des mesures immédiates pour trouver des ressources destinées au remboursement de la « Dette ».
Comment ? Par de vieilles recettes, bien connues aussi chez nous, mais à effet rapidement exponentiel pour la misère là-bas - soient : l’abandon des subventions aux produits de première nécessité (le riz, le lait, le sucre, la farine, les combustibles), la réduction drastique des dépenses publiques et des budgets sociaux, la dévaluation de la monnaie locale...
[Et parallèlement, un enfant africain ne peut s’attendre qu’à moins de 4 années d’enseignement en moyenne, dans 7 pays, les taux d’admission à l’école primaire sont inférieurs à 66%, partout l’éducation préscolaire (avant 6 ou 7 ans) est extrêmement marginale et 100% privée...]

Ces P.A.S. ont accentué la tendance (installée de longue date) à la baisse des cours des matières premières, et on a pu voir entre 1997 (année de la grande crise économique survenue en Asie du Sud-Est) et 2001 les cours chuter de 53% en valeur réelle. Cela signifie que les produits de base ont perdu plus de la moitié de leur valeur d’achat par rapport
aux articles manufacturés. Cette baisse a décuplé l’endettement, la pauvreté et... la dépendance multiple vis-à-vis des pays développés :

Illustrations :

- l’arachide : au Sénégal, c’est une production centrale pour l’économie ; jusqu’en 2001, une société nationale était chargée de gérer l’ensemble de cette fillière. Mais en juillet 2001, une mission du F.M.I. exige que l’Etat cesse de subventioner cette production et laisse le cours des arachides se rapprocher de ceux pratiqués sur les marchés internationaux. Un mois plus tard, les paysans ne reçoivent plus que 120 FCFA (soit 1F 20) au lieu de 145 FCFA pour un kilo, dans le même temps où on leur achète moins de stock ! Puis la structure étatique est dissoute et remplacée par des opérateurs privés ; ceux-ci après quelques péripéties (?!) reçoivent des prêts de l’Etat destinés à fournir des bons de caisse aux paysans en échange de leur production !... Or, beaucoup de ces opérateurs disparaîtront (!) avec 1,5 millions d’euros impayés aux paysans, qui, manquant de ressources, sont alors contraints de brader leur production jusqu’à 60 FCFA le kilo.

Ainsi, dans de nombreux pays africains, sous la pression du FMI et de la Banque Mondiale, l’Etat ne fait plus, il fait faire au privé, qui engrange les bénéfices au détriment des pauvres et de l’intérêt commun. Et pour en revenir aux arachides du Sénégal, la situation est devenue si dramatique, qu’en avril 2003, la Banque Mondiale a autorisé le gouvernement sénégalais à éponger la totalité des dettes des paysans, soit l’équivalent de 8,4 millions d’euros ! L’Etat n’a donc que le droit d’éponger les escroqueries des privés pour éviter l’explosion sociale... jamais d’engranger les bénéfices qu’il doit laisser au privé !

- le coton : pour plus de 10 millions de personnes en Afrique, c’est la principale ressource de subsistance. Le coton africain coûte moins cher à produire que le coton des USA. A priori, on pourrait penser que le coton africain s’impose sur le marché mondial libéralisé et que le secteur états-unien souffre... Mais près de 4 milliards de dollars de subventions annuelles de la part du gouvernement des Etats-Unis à ses producteurs - sans compter les subventions européennes aux planteurs espagnols et grecs de l’ordre de 1 milliard de dollars - ont maintenu le cours du coton artificiellement bas, et le coton africain, de haute qualité, doit être bradé... et les Etats-Unis restent le 1er exportateur mondial de coton du fait de l’ampleur considérable des subventions versées. Le coût d’une livre de coton était en 2001-2002 de 0,21$ au Burkina Faso contre 0,73$ aux USA ; il s’ensuit que les prix sur le marché auraient pu être supérieurs de 70% en 2001-2002. On estime que ces subventions ont donc causé un manque à gagner d’environ 300 millions de dollars pour l’Afrique dans son ensemble, soit davantage que l’allégement total actuel de la dette (230 millions de dollars) de 9 pays exportateurs de coton, très endettés, d’Afrique.

Le coton des 25 000 gros planteurs des USA est ainsi subventionné à plus de 100% pendant que les pays africains, producteurs d’or blanc, s’enfoncent dans la misère. Au Mali, depuis plusieurs décennies, le secteur du coton était contrôlé par une Compagnie détenue à 60% par l’Etat malien et à 40 % par une société française : Dagris. A travers les bénéfices et les taxes, elle fournissait à l’Etat malien la plus grande part des devises récupérées chaque année ; elle réalisait des missions de service public comme l’entretien des pistes rurales ou l’alphabétisation, et apportait un soutien important aux organisations villageoises pour l’achat de matériel agricole ou la construction d’infrastructures vitales.

C’est donc directement l’intervention états-unienne qui brise la colonne vertébrale de l’économie malienne.

On pourrait prendre l’exemple du café, du cacao, du pétrole... Dans les pays africains, pour lesquels les exportations de produits de base représentent bien au-delà de 70% de leur recette en devises, ces problèmes sont devenus dramatiquement un problème de DEVELOPEMENT.

La persistance des manque à gagner induits par cette dépendance à l’égard des produits de base, au cours des 30 dernières années notamment, démontre qu’il faut urgemment chercher ailleurs que dans « le MARCHE » ( !) des solutions humaines.

Ensemble, sommes-nous de taille ?

Au FSM de Bamako, les Africains (et les Africaines avec notamment Aminata Traoré) ont utilisé les associations pour faire valoir leurs problèmes et pour affirmer que, dans le monde, rien n’est isolé et que c’est la richesse extrême des uns qui fait la misère des autres.

Et on peut dire qu’il n’y a plus de Nord ni de Sud politiques.

Quelques pistes pour inverser le cours des choses :
- annulation effective de « la Dette »
- remettre en cause l’interdiction sélective de protectionnisme (comme ce fut le cas pour les arachides du Sénégal), et les dérégularisations forcées (café après 1989).
- exiger la possibilité pour les pays du Sud de protéger leurs producteurs, notamment pour leur permettre d’approvisionner le marché national ainsi que le marché régional dans le cadre d’accords économiques régionaux.
- faire valoir les complémentarités possibles entre les pays proches, puis avec les autres régions du monde : pourquoi ne pas imaginer des prix préférentiels pour les pays proches sur des produits particuliers et des tarifs plus élevés envers les grandes puissances ?
- cesser de tolérer les actions « contre - humanitaires » comme cette histoire vraie : en Ethiopie, la société Eldico a été nationalisée en 1975 et rachetée par Nestlé en 1986. A la fin de 2002, Nestlé a demandé 6 millions de dollars à l’Ethiopie, pour une nationalisation portant à l’époque sur une société qui n’appartenait pas à Nestlé ! Le pire est que l’Ethiopie ne s’y et pas opposée, mais a proposé 1,5 million de dollars : suite à une campagne d’une ONG (Oxfam), Nestlé a accepté de s’en contenter...Or, cette année-là, l’Ethiopie a fait face à des risques de famine importante sur son territoire, tandis que le chiffre d’affaires de Nestlé était de 6,5 milliards de dollars...
- condamner et interdire toutes les décisions politiques ou économiques qui pourraient devenir le catalyseur de crises alimentaires que la sécheresse ou l’inondation laissent prévoir ; en effet, comment expliquer autrement que par des décisions mal appropriées le fait que les urgences alimentaires soient de plus en plus nombreuses depuis 20 ans ? Durant les années 80, on en comptait une quinzaine par an ; depuis 2000, la moyenne est passée à plus de 30 ! Le poids des guerres civiles et des conflits militaires fait partie de ces explications, de ces causes possibles à bannir ; priver de nourriture une partie de la population pour affaiblir les adversaires est une pratique fréquente et, du Biafra en 1967 au Darfour dans l’ouest du Soudan aujourd’hui, la famine est considérée comme une véritable arme de guerre !... Jusqu’à quand ? Entre 1986 et 2004, 18 pays ont été « en crise » plus de la moitié du temps, et, dans tous les cas, la guerre ou les bouleversements économiques et sociaux avaient provoqué ou aggravé la situation.
- La migration :
« L’horreur économique », vécue notamment par les africains depuis les années 1980, a constitué pour les populations du sud une profonde incitation à fuir : par nécessité, pour la survie même de familles entières ; la preuve de cette motivation économique est donnée par un chiffre de la Banque Mondiale elle-même : en 2003, les sommes envoyées par les migrants africains vers leurs pays d’origine s’élevaient à 4,1 milliards de dollars ! ! Montant colossal pour tous ces travailleurs économisant patiemment chaque sou, et source majeure de développement car ces sommes (moins les frais de transfert payés à Western Union !) arrivent intégralement sur place...pour l’instant !

Mettre cela en relation avec les « Objectifs du Millénaire pour le Développement », fixés en 2000 par l’O.N.U. pour 2015 (mais qui ne seront atteints en rien), le conjuguer au basculement possible de la conception actuelle de la sécurité vers une autre définition, soit : passer de la capacité à faire peur à celle de construire un développement entendu comme celui de tous, - et accompagné du désarmement - est la tâche qui s’ouvre pour construire une alternative.

Marie-Hélène Bourdier